Un qualificatif revient quand on parle de Fanny Picard, la présidente du fonds d'investissement à impact Alter Equity : « C'est une pionnière » c'est-à-dire, selon le Larousse, une « personne qui ouvre la voie à quelque chose ». Et c'est peu dire que cette femme de 53 ans, à la voix douce et l'allure frêle, aura imposé l'idée que la finance pouvait être responsable et fait de la responsabilité sociale des entreprises (RSE) un enjeu de transformation de la société. « Elle a évangélisé le marché », applaudit Olivier Duha, le CEO de Webhelp, qui a investi dans son fonds. « Elle est habitée par la profonde volonté de rendre la finance plus vertueuse », confirme Alexandre Mars, l'entrepreneur philanthrope à la tête de la fondation Epic. « Elle se bat depuis plus de dix ans pour démontrer que la finance peut unir rentabilité et impact », abonde Olivia Grégoire, la secrétaire d'État à l'Économie sociale, solidaire et responsable.
Pourtant, il aura fallu beaucoup de persévérance et d'abnégation à cette passionnée de littérature japonaise et de musique classique pour lever en 2015, après sept ans d'efforts, plus de 40 millions d'euros afin d'investir dans des start-up en forte croissance. La crise financière de 2008, la naissance de son fils Jean, la frilosité d'investisseurs qui changent d'avis et l'élection de François Hollande auront compliqué la tâche de cette Parisienne charismatique dont les bureaux se trouvent à deux pas de la célèbre place Vendôme. « Je n'imaginais pas que je mettrais autant de temps et je ne sais pas si je me relancerais aujourd'hui », avoue cette femme obstinée et non-violente qui s'inspire dans sa vie quotidienne de… Nelson Mandela.
« Elle n'a rien lâché : elle ne doit sa réussite qu'à elle-même », plaide Alain Grandjean, le président de la fondation Nicolas-Hulot mais aussi du conseil scientifique d'Alter Equity. « Elle a mis du temps à lever son premier fonds mais fait maintenant référence dans le secteur » assure Philippe Hayat, le président du fonds Serena Capital. « Elle a vu le potentiel de la RSE avant les autres et l'a adapté à un domaine où cela n'avait rien de naturel », complète Augustin de Romanet, le président du groupe ADP.
Mais attention, Fanny Picard n'a rien d'un apôtre idéaliste ou d'une activiste écolo. C'est une militante raisonnée de la cause environnementale et sociale qui a toujours voulu être utile. « À 20 ans, je voulais être présidente de la République pour changer le monde », se rappelle cette diplômée de l'ESSEC, formée à l'École alsacienne et passée chez Rothschild, Danone et Wendel. Par tradition familiale, tant cette arrière-petite-fille du mathématicien Jacques Hadamard a eu deux grands-pères qui ont marqué l'histoire : le premier, X-Mines communiste, en inventant les éponges Spontex ; et le second, grand résistant et compagnon de la Libération, en gérant à la demande du général de Gaulle l'Hôtel Lutetia au retour des déportés. « J'avais des gènes un peu lourds », sourit cette fille de chercheurs qui a occupé son adolescence à lire des ouvrages sur l'holocauste, la Seconde Guerre mondiale… Pour cette férue de l'écrivain Julien Gracq et du photographe Hiroshi Sugimoto, qui a toujours baigné dans un univers où le bien s'opposait au mal, l'avenir ne pouvait s'écrire autrement qu'en améliorant la vie des gens.
Féministe ultrasensible
Une obsession, y compris quand elle travaillait dans le milieu de la finance classique, qui n'a jamais quitté cette ambitieuse réputée pour être trop perfectionniste. Fanny Picard s'est ainsi beaucoup investie depuis quinze ans au sein du cabinet de recrutement Mozaïk RH pour aider des jeunes diplômés défavorisés, « que des Blacks dont les mères étaient femmes de ménage », à décrocher des stages dans les plus grandes entreprises tricolores. « Elle a ouvert son carnet d'adresses et changé la vie de tous les gamins qu'elle a accompagnés », rapporte Saïd Hammouche, son président. « D'aider ces jeunes était une joie que je n'avais connue sur aucun de mes deals », résume cette femme ultrasensible qui s'est toujours sentie de gauche et a cru, un temps, qu'elle pourrait se lancer en politique.
Treize ans après la création d'Alter Equity, la foi dans un capitalisme responsable de cette amoureuse de la nature et de jardinage qui va tous les week-ends se ressourcer dans sa maison de campagne dans l'Oise est intacte. « Elle n'a pas changé ; elle est restée la même et ne transige pas sur le respect de ses convictions profondes », avance Christian de Labriffe, le président du conseil de surveillance de Tikehau qui la connaît depuis vingt-cinq ans. « Elle sert une cause plus grande qu'elle », juge Maud Bailly, son amie CEO Europe du Sud d'Accor. « Elle assume ses choix et ne se défausse jamais sur les autres », complète Hanane Bourimi, la présidente de Boho Green, marque de cosmétique bio qui a été le premier investissement éthique de Fanny Picard.
Aujourd'hui, cette féministe douce, qui a levé en février 2020 un deuxième fonds de capital développement de 110 millions d'euros et possède des participations de 1 à 15 millions dans 16 start-up européennes (Ilek, Murfy, GoJob, Miimosa, Kipli…) de tout secteur d'activité, s'apprête à annoncer deux nouveaux tickets au sein de jeunes pousses opérant dans le champ des énergies renouvelables. Si elle a revendu ses parts dans InnovaFeed, entreprise d'élevage de mouches dont les larves servent à faire des farines pour nourrir les saumons d'élevage, elle a gardé celles dans OpenAirlines, jeune pousse qui a développé un système d'écopilotage ayant déjà permis d'économiser 2,4 millions de tonnes de CO₂, soit 0,5 % des émissions annuelles de la France.
Chaque start-up dans laquelle Fanny Picard s'engage doit respecter une quinzaine d'indicateurs de performance responsable, avec quelques incontournables, comme la réalisation d'entretiens de carrière et de bilans carbone, l'ouverture de capital à tous les salariés ou la distribution de variables de rémunération, conditionnés au respect de critères RSE… Et ça marche. Chaque ticket tient sa promesse d'un objectif de rendement de 10 %, supérieur au marché. Et Fanny Picard, classée par le magazine Forbes comme l'une des 40 Françaises ayant marqué l'année 2021, a reçu depuis janvier plus de 700 dossiers de demande de financement, l'imposant définitivement comme la papesse de la finance responsable. Amen.
Par Marc Landré — Le Figaro, 9 décembre 2021


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