Fanny Picard a commencé sa carrière dans le conseil en fusions & acquisitions chez Rothschild&Co avant de rejoindre Danone dont elle a dirigé le département M&A pour l'Europe de l'Ouest et l'Amérique du Nord. Elle a ensuite été directrice des investissements de Wendel. En 2007, elle lance Alter Equity, première société de gestion à impact française et européenne.
L'Agefi : Après un début de carrière réussi dans la finance, qu'est-ce qui fait bifurquer votre parcours vers l'investissement à impact ?
Fanny Picard : Jeune, je pensais m'impliquer en politique, pour être utile au collectif. C'est l'une des raisons pour lesquelles j'ai voulu travailler dans les fusions & acquisitions : je souhaitais y constituer un patrimoine qui me permettrait de défendre mes convictions au risque de ne pas être élue ou réélue. Mais face à la violence que j'ai perçue dans cet univers en me présentant à des élections municipales, j'ai pensé ne pas être prête. Plusieurs années plus tard, en parallèle de mon activité chez Wendel, je me suis engagée sur un sujet qui me tenait depuis toujours à cœur, qui est celui de l'égalité des chances et de la lutte contre les discriminations. J'ai proposé à Mozaïk RH, cabinet de recrutement qui est maintenant leader en France dans l'accès à l'emploi des jeunes des quartiers, de les aider à trouver des stages pour leurs jeunes. Nous avons ensemble placé plusieurs dizaines de talents venant des quartiers dans des grands groupes, des banques, une compagnie d'assurances et des cabinets d'avocats. J'y ai trouvé une joie de nature particulière, beaucoup plus profonde que celle que j'éprouvais en finalisant les transactions auxquelles je consacrais de façon intense mes jours, et parfois aussi mes nuits !
J'ai alors réfléchi à la manière de combiner le sens fondamental pour moi de ce type d'action avec le plaisir intellectuel de mon travail. J'ai commencé à structurer un fonds pour investir dans des entreprises dont les dirigeants seraient issus de la diversité. Sur ce chemin, j'ai rencontré Alain Grandjean, cofondateur de Carbone 4, immense expert des enjeux du développement durable, qui m'a permis de prendre conscience de la gravité des dérèglements environnementaux. Avec son soutien, j'ai intégré ces dimensions dans le projet. L'ensemble de ces réflexions et d'autres ont conduit à la création d'Alter Equity - le premier fonds, à ma connaissance, ayant porté l'ambition d'être utile à l'intérêt général de façon globale tout en recherchant un rendement de marché pour ses souscripteurs.
L'Agefi : Pouvez-vous préciser en quoi Alter Equity a été disruptif et ce que vous avez apporté au marché ?
Fanny Picard : Depuis l'origine et encore aujourd'hui, Alter Equity investit au capital d'entreprises dont l'activité est utile à l'intérêt à long terme des personnes ou de la nature. Nous avons été le premier projet avec ce double objectif en France. Et nous avons en outre été les premiers à exiger vis-à-vis de nos participations une dynamique de progrès continu vers plus de responsabilité sociale et environnementale par la définition et la mise en œuvre d'un plan d'action dédié, que nous avons appelé business plan extra-financier. Nous sommes 71% de femmes dont 67% à la fois dans l'équipe d'investissement et au comité d'investissement.
Nous avons ainsi posé les bases de la RSE dans le non-côté à partir de 2007 au double niveau de l'activité des participations et de leurs pratiques de gestion. A l'époque, seuls les grands groupes avaient des indicateurs, des outils pour agir en matière de RSE. Les petites entreprises n'en disposaient pas encore, ou à la marge. Dans l'investissement non-côté, les acteurs se concentraient sur la recherche de rendement financier. Les préoccupations extra-financières étaient rares et limitées. Il y avait eu certains précurseurs qui s'intéressaient à des sujets ponctuels, tels que le partage de la valeur financière. Mais aucun acteur n'avait à ma connaissance adopté une démarche RSE globale.
Nous avons par ailleurs depuis contribué à démontrer qu'il est possible d'être à la fois rentable et responsable, ce qui était jugé incompatible au moment où j'ai lancé Alter Equity.
L'Agefi : Comment avez-vous convaincu les premiers investisseurs ? Et quelle est votre situation aujourd'hui ?
Fanny Picard : Nous avons eu du mal au début à convaincre ces investisseurs que face à la gravité des dérèglements environnementaux et à la souffrance sociale, il relève de la responsabilité de chacun de soutenir des solutions à ces enjeux. Que la finance se doit d'orienter ses flux vers les entreprises responsables. Et que cela permet aussi de générer un rendement financier rémunérant leur risque. Aujourd'hui, nous finissons la levée du troisième fonds et avons 270 millions d'euros sous gestion. Nous sommes leaders de la décarbonation en France en proportion des montants investis. Et le rendement financier sur nos cessions est supérieur à 20%.
L'Agefi : Votre équipe est constituée majoritairement de femmes. A quoi est-ce dû?
Fanny Picard : Nous sommes 71% de femmes dont 67% à la fois dans l'équipe d'investissement et au comité d'investissement. C'est un niveau très supérieur à la moyenne du marché : équipes constituées de 43% de femmes en moyenne dans les fonds d'investissement, 30% dans les équipes d'investissement et 25% dans les comités d'investissement.
Lorsque l'on est aligné dans son activité professionnelle avec ce qui fait sens pour soi, on y trouve une profonde satisfaction. Nous avons toujours recruté les meilleurs candidats, indépendamment de leur genre. Et nous nous sommes formés aux biais cognitifs pour essayer d'éviter d'en être victimes.
Le développement durable attire les femmes, qui sont peut-être aussi inspirées par le fait que la dirigeante soit une des leurs. Je pense surtout que nos valeurs fortes attirent les talents féminins (mais aussi masculins !) : bienveillance, respect, partage... Nous prônons la dynamique de don et de contre-don à la place du rapport de force. Concrètement, cela se ressent dans notre partage de l'information et dans l'importance que l'on donne au feedback pour aider nos collaborateurs à progresser.
Par ailleurs, et c'est très important pour nous, 28% des entreprises dans lesquelles nous avons investi ont été fondées ou co-fondées par des femmes, contre 10% en moyenne sur le marché.
L'Agefi : Recrutez-vous aussi des profils plus traditionnels ?
Fanny Picard : Oui, pour autant que les candidats soient sincèrement motivés par notre démarche d'intérêt général.
L'Agefi : Quel est votre regard sur le domaine du développement durable aujourd'hui ?
Fanny Picard : Nous vivons une époque paradoxale : le dérèglement climatique est à la fois plus rapide et plus grave que tout ce qui a été prévu. Les Français l'ont bien compris. 80% d'entre eux environ sont attachés à la transition énergétique, à l'effort des entreprises en matière de RSE, ainsi que des pouvoirs publics. Mais un recul d'un certain nombre de dirigeants est observable sur ces sujets.
L'Agefi : Quelles qualités vous ont permis de réussir au long de votre parcours et que conseillez vous aux jeunes femmes qui voudraient vous imiter ?
Fanny Picard : Lorsque l'on est clair dans sa motivation, je pense que cela permet de trouver la force de se dépasser pour progresser. Et au-delà, lorsque l'on est aligné dans son activité professionnelle avec ce qui fait sens pour soi, on y trouve une profonde satisfaction. Je conseille vivement de rechercher cet alignement !
Par Astrid Bulot
Publié le 4 mars 2026











